L’ingénierie, c’est du rêve appliqué : des théories devenues tangibles, l’intégration méthodique du manuel scolaire au tissu du réel.

J’ai découvert l’art de rêver à l’école élémentaire, un jour que j’errais à New York entre des rangées de bicyclettes modifiées et de lanternes reformulées, dans une exposition célébrant « Le design pour les 90 % qui restent » : la vraie majorité dans le monde, d’innombrables familles subsistant avec trop peu d’eau et beaucoup trop d’incertitude.

Les murs du musée étaient couverts de photos au fini lustré. Il y avait là des enfants qui se congratulaient devant des pompes toutes neuves, des villages minuscules blottis autour d’un seul ordinateur, une femme au sourire brûlé par le soleil qui tressait des paniers à la lumière d’une ampoule solaire. Pour les 90 % qui restaient, l’invention apportait le changement. J’avais appris très tôt à rêver sans limites, grandi dans le vertige d’un monde aux possibilités infinies, mais ce n’est que là, dans les rangées de cette exposition consacrée à l’innovation, que j’ai découvert une population pour laquelle l’ingénierie, c’était la vie même.

Songez au téléphone portable, par exemple.

En fait de moteur du changement, c’est plutôt une vague de romantisme perturbateur, une technologie qui sillonne les frontières et s’épanouit dans des connections de toutes formes : avec les réseaux, les personnes, le monde. Déjà, dans certaines régions de l’Afrique et de l’Inde, les téléphones mobiles jouent tous les rôles à la fois : ils sont en même temps banquiers, pharmaciens et secrétaires. Dans les pays en développement, le chemin d’une résistance minimum à la modernisation est jalonné de relais téléphoniques, une tour après l’autre.

Deux ans avant la fin de mes études secondaires, j’ai un jour, au déjeuner, esquissé l’essentiel de mes rêves auprès d’un docteur indien. Même aujourd’hui, lui ai-je dit, nous avons la technologie nécessaire pour construire un réseau reliant des patients de tous horizons à des médecins de tous horizons, un utilisant le quadrillage créé par des millions de téléphones mobiles. Pensez aux possibilités qu’offre une situation où un médecin pose un stéthoscope virtuel ou procède à l’électrocardiogramme d’un patient à des kilomètres de là, lui ai-je dit.

Il y avait en Inde des îlots de changement, me dit-il, et se mit à chanter les louanges d’un des meilleurs hôpitaux de sa région : en pointe du progrès selon les normes locales, il possédait depuis peu un appareil d’imagerie par résonance magnétique IRM. C’était le progrès, j’en convins, et je lui ai demandé si l’on avait peur de ce scanner caverneux, si des patients nouvellement familiarisés à l’étrangeté clinique de la médecine étaient mal à l’aise lorsqu’ils gisaient pendant de longues périodes sur la surface dure de l’IRM. Il m’a fixée d’un œil vide. Dans cette clinique ultra-moderne, dit-il, on faisait glisser les patients sur des plaques en carton.

Le déjeuner terminé, je lui ai promis de ne pas perdre le contact, de lui envoyer un courrier électronique. Non, me dit-il, il n’utilisait pas les courriels. Il allait falloir que mes coordonnées, mes questions, mes idées et mes rêves soient envoyés ailleurs.

Il a sorti son téléphone.

Construire pour le monde en développement, c’est scruter une boîte de paradoxes : là, les téléphones mobiles ont d’abord éclipsé les ordinateurs, puis la plomberie, et dans certains pays il y a plus de téléphones en service que de toilettes. Encore élève à l’école secondaire, j’ai mis au point, expressément à l’intention du monde en développement, des outils diagnostiques s’appuyant sur les téléphones cellulaires, notamment une série de moniteurs cardiaques à bas prix construits pour transmettre des sons stéthoscopiques, et plus tard des données d’électrocardiogramme, à un téléphone polyvalent compatible Bluetooth capable d’envoyer ces données à un médecin. Et pendant ce temps-là, j’ai vite découvert certaines des réalités stimulantes des téléphones mobiles. Les médecins travaillant dans les pays en développement doivent reconnaître que servir les 90 pour cent restants – la majorité dans le monde – cela demande que l’on connecte directement nos patients les plus vulnérables aux médecins où qu’ils se trouvent.

Des développements sur tous les fronts n’ont cessé d’éroder les arguments traditionnels contre l’action. La question n’a jamais été l’absence de demande : les estimations de l’Organisation mondiale de la Santé évaluent le nombre de personnes vivant dans des pays qui n’ont que peu ou pas d’accès aux médicaments contrôlés par les conventions internationales à un total ahurissant de 5,5 milliards. Et il nous est de plus en plus difficile d’affirmer que l’absence de technologie est à l’origine du problème, ou que l’idée d’utiliser des réseaux de télécommunications pour fournir des services médicaux est trop avancée pour notre époque. Lorsque j’étais encore à l’école, je n’ai fait guère plus qu’utiliser des pièces qu’on peut se procurer n’importe où : un amplificateur audio recyclé pour magnifier les minuscules pulsations électriques du cœur humain de façon à ce qu’elles deviennent un signal détectable, un microprocesseur bon marché acheté au magasin de produits électroniques du coin pour construire des stéthoscopes électroniques et des électrocardiogrammes. Pour moins de 100 dollars É.-U., j’ai découvert qu’il était possible d’envoyer le bruit sourd d’un cœur battant, par le téléphone portable d’un patient, au téléphone d’un médecin, avec une clarté suffisante pour effectuer la plupart des examens cardiaques de base.

Les conditions permettant d’apporter la médecine à distance au monde en développement sont donc déjà réunies : des réseaux cellulaires et une population avec accès à des téléphones qui monte en flèche, des composants électroniques plus petits et moins chers que jamais, et une technologie sans fil directement intégrée aux téléphones, et qui fait que les instruments médicaux peuvent envoyer à peu près partout les pulsations et les données biométriques des patients aux médecins. Même quand j’étais jeune et que, toute enchevêtrée dans des fils et des câbles, je baignais dans les rêves et les questions, j’ai compris l’impact d’une exploitation médicale des téléphones mobiles. Ce que je crois à présent, c’est que les patients du monde en développement pourraient un jour transmettre des pulsations par messages textes et solliciter une consultation médicale à un médecin avec la technologie qu’ils ont déjà entre les mains. La question n’est pas comment, mais quand.