L’innovation est parfois présentée de manière dichotomique : l’innovation moderne, scientifique pour les marchés riches et l’innovation ingénieuse et bon marché pour les communautés pauvres.

Il y a du vrai dans cette dichotomie : « l’écart 10/90 » dans la recherche et le développement en matière de santé incarne la mesure dans laquelle la recherche actuelle en matière de santé porte essentiellement sur les problèmes de la minorité aisée de la planète au détriment des maladies qui frappent 90 % des personnes sur terre, comme l’a déclaré le Forum mondial pour la recherche en santé. Mais cet état de chose n’est ni inévitable ni naturel et rien ne nous oblige à l’accepter : la force de la science et de la technologie modernes peut être mise directement au service de l’équité sociale, notamment pour améliorer la qualité de vie des enfants.

Faire en sorte que l’innovation serve l’équité sous-entend qu’il faut, au moins partiellement, changer l’orientation des programmes de recherche et d’innovation. C’est à la fois important et difficile, compte tenu du réseau de pouvoir et d’intérêts dans lequel ces programmes sont imbriqués. Le pouvoir et les intérêts dans ce contexte englobent diverses questions : le pouvoir – et l’argent nécessaire – pour axer les programmes de recherche sur des thèmes spécifiques, pour déterminer quels sujets de recherche valent la peine d’être soutenus et quels résultats sont publiés.

Pour les petites communautés scientifiques des pays en développement, le poids de ce pouvoir et de ces intérêts est écrasant. Il est de toute évidence très important d’appartenir à la communauté scientifique internationale, mais cela se fait trop souvent au prix de l’abandon du type de problèmes auxquels les populations locales sont confrontées, des problèmes qui intéressent peu les organismes en-dehors de la communauté scientifique locale et que seule celle-ci peut résoudre. Il est donc essentiel de créer de nouveaux types d’incitations pour légitimer et faire place à une « recherche intégrante et à des programmes d’innovation ».

Une approche complémentaire consiste à revisiter la manière dont nous concevons l’innovation. L’idée est simple : l’innovation a trait à la résolution des problèmes dans un contexte donné. Dans les contextes d’opulence et lorsque les individus ou les gouvernements peuvent payer le prix fort, l’heuristique qui anime la recherche de solutions sera différente de celle adoptée dans un contexte de pénurie. Les résultats seront eux aussi différents. Le fait est que les innovations issues de contextes de pénurie ont permis d’aboutir à des solutions performantes et sont considérablement moins chères et mieux adaptées que les solutions « générales ».

La capacité d’innover en période de pénurie est grande dans les pays en développement, où elle est fille de la pure nécessité. Mais elle est quelque peu invisible : notre manière de mesurer l’innovation ne la reconnaît pas et même les personnes qui innovent, lorsqu’elles comparent ce qu’elles font avec des innovations plus prestigieuses réalisées dans des contextes « riches » hésitent à considérer leurs résultats comme de réelles innovations. Puiser dans cette force innovatrice grâce à des politiques spécifiques peut donner un coup de pouce à des innovations intégrantes susceptibles de favoriser l’équité sociale.

Les innovations issues de la pénurie peuvent créer des solutions bien adaptées pour atteindre les enfants les plus pauvres et lutter contre les problèmes particuliers auxquels ils sont confrontés. Voici quatre exemples d’innovations intégrantes issues de la pénurie :

Comment peut-on mobiliser les capacités d’innover dans des conditions de pénurie ? Comment peut-on exploiter le pouvoir de la science et de l’innovation pour améliorer la vie des enfants et promouvoir l’équité sociale ? Première suggestion : considérer les politiques d’innovation comme étant aussi des politiques sociales. Cela signifie que les programmes d’innovation, et les critères d’évaluation des innovations, seront orientés explicitement vers la résolution des problèmes dans le domaine de la politique sociale – en particulier les problèmes qui excluent les enfants d’une vie meilleure.

Généralement, les politiques relatives à l’innovation sont liées aux priorités des entreprises privées et visent à améliorer la productivité et la compétitivité des pays – elles visent donc à promouvoir la croissance économique. Même si la croissance est d’une importance primordiale et contribue à l’intégration sociale en créant de bons emplois dans le secteur structuré, il s’agit d’une manière plutôt indirecte et pas très efficace de lier l’innovation au bien-être.

Si certaines politiques d’Innovation étaient utilisées directement pour améliorer la qualité de vie des laissés pour compte – par exemple en fournissant des biens publics de qualité – on aurait de meilleures chances de trouver des solutions adéquates en termes de prix, infrastructure nécessaire et capacité de résoudre les problèmes locaux. C’est la première suggestion. Les « politiques d‘innovation comme politiques sociales » sont les politiques d’innovation qui visent à orienter la force des connaissances et les capacités en matière de solution des problèmes précisément vers certains des fardeaux qui pèsent sur les populations les plus vulnérables.

Mais où trouve-t-on, quel que soit le pays, ceux qui connaissent le mieux les problèmes auxquels les laissés pour compte sont confrontés ? Cette connaissance réside habituellement dans les politiques sociales. Et maintenant voilà la deuxième suggestion : envisager les politiques sociales comme des politiques d’innovation, poussant la demande de solutions à des problèmes sociaux vers la capacité d’innover dans des conditions de pénurie, ce qui s’applique à chaque pays en développement. Ce n’est généralement pas le cas ; il est courant de voir des politiques sociales dans les pays en développement (et pas seulement dans ces pays) stoppées par l’immense volume de ressources nécessaires pour mettre en œuvre des solutions chères élaborées dans des contextes plus riches. C’est ce qui est arrivé récemment au Brésil, dans le secteur de la santé. En 2003, une politique gouvernementale qui avait pour but d’élargir massivement l’accès aux services de santé a entraîné une montée en flèche du déficit du budget de la santé qui a atteint 10 milliards de dollars en 2010 surtout à cause de l’importation d’équipements médicaux et de produits pharmaceutiques. Pour surmonter cet obstacle qui entravait l’élargissement d’une politique de santé inclusive, le Gouvernement a lancé un programme d’innovation endogène en matière de santé recherchant une substitution des importations.

Une troisième suggestion, liée aux deux autres, consiste à unir les programmes à présent séparés des politiques d’innovation et des politiques sociales, en prenant pour point de départ les problèmes les plus graves des enfants. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais il n’est pas impossible de prendre des mesures allant dans cette direction. La première étape pourrait consister à inclure, explicitement, dans le programme de la politique d’innovation, les questions associées à l’intégration sociale. Plusieurs pays d’Amérique latine – Brésil, Colombie, Uruguay – commencent à le faire, tandis que des organisations internationales importantes comme l’OCDE et la CNUCED prennent le chemin de l’innovation à des fins de croissance inclusive. Il devient alors possible de se rapprocher d’un programme de politique sociale susceptible de mobiliser une innovation endogène. Et à ce moment-là, la coordination et la collaboration entre ces domaines politiques deviendront une habitude. Pourquoi ne pas tout mettre au service d’une telle stratégie gagnante sur tous les plans?